Clerc de Lune , par Joe Krapov
Ma très chère et très belle amante,
Cela fait quinze ans cette année que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Pourtant, tel Tamino devant le médaillon de Pamina, j’étais déjà d’avance le petit esclave subjugué qui attend sur la rive le retour du bateau où tu fais promenade. Ton image m’avait envoûté.
Cela fait quinze ans que je t’aime fidèlement alors que toi tu te donnes et t’abandonnes à tous. Et cet amour que j’ai pour toi s’en accommode cependant, de ce partage. C’est que tu es superbe, généreuse, immense. Dans le labyrinthe de ton âme, nul Minotaure ne fait danger. Dans les méandres de ton cœur nulle noyade n’est permise : Aragon et Musset iront se rhabiller. Tu dispenses la joie et l’émerveillement, la surprise, la fièvre et la sérénité comme fait toute femme pour celui qu’elle a choisi d’honorer.
C’est un bonheur pour moi d’être dans tes faveurs, d’avoir droit de monter dans ta barque et de glisser au fil de l’eau, au fil du temps parmi tes charmes fous, tes trésors si nombreux que ni moi ni personne ne pouvons nous les approprier. Peut-être reviendrai-je bientôt, à l’heure du bal, te voir masquée, parée de tes plus beaux atours, entourée de tes amants endimanchés, enfiévrés et folâtres, ivres de tes musiques, de ton vin et de tes sourires ?
Mais je préfère à tes habits de fête, comme à la Lune, tes quartiers les plus secrets, tes mers de tranquillité et les puits de silence où parfois tu t’enfermes. Tu es alors l’indicible et puissant mystère des amours qu’on bâtit humblement sur le sable et qui durent des millénaires en brillant.
Tu es cet océan de calme et de beauté qui manque tant à nos vies agitées. Tu es la mère des civilisations, la source des félicités à qui on promet sans même prévenir l’éternel retour. Encore que prévenir, ce n’est pas compliqué. Il suffirait que tu me laisses ton numéro de portable si tu voulais que je t’appelle, Venise !


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